C’est toi le projet professionnel, connard

Si vous êtes lecteur/rice régulier/ère, vous saurez que ces temps-ci, c’est la rentrée. Qui dit nouveau semestre dit sempiternelles présentations à toute la classe, qui n’écoute personne, et l’exercice périlleux du « Comment passer pour quelqu’un de sympa et brillant, un brin je-m’en-foutiste, comme si tout me réussissait mais que c’était pas de ma faute. Et ce avec un brin d’humour ».

En général je m’en sors très bien – faux – en devenant rouge écarlate, réalisant la totale incohérence de ma longue carrière de stagiaire: « J’étais chez Cap Gemini, puis au Cambodge, et un peu dans la mode. Et là je travaille dans les médias, en plus de mon master de droit public ».

Le prof est à l’affût, et n’oublie jamais de faire préciser à l’étudiant(e) qui aurait souhaité éluder la question: « Et… quels sont vos projets professionnels? ». Il y a bien sûr ceux qui répondent du tac au tac « Je me destine à un poste de conseiller référendaire à la Cour des Comptes, pour lequel je vais d’abord passer le concours de l’ENA ». Mais je crois qu’il s’agit de robots humanoïdes infiltrés au sein de la population pour semer le trouble anxiogène.

Non, les vraies gens répondent un vague « Euh ben c’est à dire que en fait, je sais pas trop », qui masque un « Il me reste 4 mois avant d’être officiellement au chômage et en crise existentielle. Je vais continuer de bouffer des pâtes Leader Price et de montrer ma carte d’étudiant périmée pour avoir des places de ciné moins chères, seul refuge de ma dépression latente résultant d’un sentiment d’inutilité sociale. T’es satisfait? »

Y’a que ces moments là que j’écoute, dans les présentations de mes camarades de classe. Je lis l’ angoisse dans leurs yeux, et je me sens proche d’eux.

Et puis un jour, un étudiant a innové. A vrai dire il a carrément révolutionné mon univers mental. A la question fatidique il a répondu: « Je suis en phase de réflexion ».

Et là j’ai eu envie de me lever et d’applaudir ce trait de génie. Mais j’étais en cours de droit de la régulation boursière, non au spectacle. « Je suis en phase de réflexion », c’est clair, efficace, c’est la réponse de quelqu’un de sûr de lui, maître de soi, et qui en plus, fait usage de son cerveau.

« Je suis en phase de réflexion ». Ca règle absolument tous les problèmes du monde. Sauf peut-être la question palestinienne, où l’usage des lance-roquettes a été préconisé.

Finies les situations délicates. Quand mon banquier me demande si je veux épargner ou ouvrir un PEL, je lui réponds que je suis en phase de réflexion. Sur le taux du livret A.

Quand ma mère me demande où en est mon roman, je lui réponds que je suis en phase de réflexion. Sur Proust.

Quand mon père me demande pourquoi je suis pas capable d’avoir de mec sérieux, je lui réponds que c’est parce que je suis en phase de réflexion. Sur les hommes.

Quand la vendeuse me demande si oui ou non je la prends, cette petite robe, je lui réponds que je suis en phase de réflexion. Sur sa potentielle couture en diamants, au vu de son prix.

Merci, étudiant inconnu dont je n’ai pas retenu le nom puisque je n’écoutais pas, je te dois une gratitude éternelle.