Les inadaptés

Hier après-midi, j’accompagnais une amie acheter des cigarettes quand le client qui faisait la queue devant nous commanda un paquet de « Marlboro légères ». « Légères », pas « light ».

Après avoir hésité à commander à notre tour un paquet de chameaux ou de grèves chanceuses, je me suis mise à réfléchir. Ce pauvre homme qui crée l’hilarité, il a peut-être un problème simple: il est peut-être inadapté à la société mondialisée dans laquelle on vit. Comment, s’il ne peut s’empêcher de traduire la marque de ses cigarettes, peut-il communiquer à l’heure où même l’Académie française tolère des mots comme « overdose » ou « panel »?

A la limite, à moins qu’il ne soit toxicomane ou sondeur d’opinion, ces deux mots ne posent pas de problème dans la vie quotidienne. Mais s’il doit réparer son ordinateur? Comment peut-on vivre sans update, sans driver, sans peer-to-peer et sans reboot?

Aujourd’hui la société ne nous laisse pas nous complaire dans la francophonie.

De même, la société ne nous laisse pas ne pas être voyeur. Si vous rencontrez quelqu’un, en 2012, qui vous explique qu’il n’a ni Facebook, ni Twitter, ni Google +, vous le considérez comme un OVNI social (n’essayez pas de le nier). Pire que ça, inconsciemment ou pas, vous exclurez cette personne de votre cercle. Pas de nouvelle amitié Facebook, rien sur lui/elle sur Google, conséquence presque automatique: il/elle disparaîtra de votre disque dur dans les 3 jours.

Malheur à ceux qui veulent préserver leur vie privée. Inadaptés, ils risquent de lui devoir sacrifier leur vie sociale.

Moi de mon côté, je suis inadaptée à la vie de couple. Je n’aime pas qu’on m’appelle « ma princesse », je déteste qu’on me prenne par la main et je hais les dîners aux chandelles. Ça ne fait pas de moi une cynique au coeur de pierre, et pourtant c’est l’image que la société me reflète.

Et la société, petite pieuvre maléfique, trouve des démenbrements multiples et variés pour générer de l’inadaptation. Dans le microcosme social que constituent les étudiants de Sciences Po, « société » dont je fais partie, avec plus ou moins de conviction (disons que j’ai ma carte d’étudiante), il est difficile de ne pas être inadapté, tant les codes sont nombreux et complexes.

Ça fait 5 ans que j’étudie et je n’ai jamais dit « Ohlala j’ai rien foutu pour mon partiel, j’ai fait la teuf hier j’ai grave la gueule de bois ». Non moi je me lève à 8h le samedi pour aller à la bibliothèque. Ça fait de moi quelqu’un de chiant alors que, vraiment, je fais des efforts pour être marrante.

Quand on me demande ce que je veux faire de ma vie, je réponds les yeux plein d’angoisse que je souhaiterais m’enfermer sous ma couette jusqu’à ce que mort s’en suive pour éviter d’affronter les aléas anxiogènes de l’existence. Alors que mes congénères répondent « J’ai postulé chez Accenture ». Ça fait de moi quelqu’un de chiant alors que, vraiment, je fais des efforts pour être sympa.

Finalement, je me demande si les inadaptés ne seraient pas plus nombreux que les adaptés. Ça serait un peu comme l’histoire de l’agneau et l’oiseau de proie, chez Nietszche: de même que la morale des faibles s’est imposée, les codes sociaux des adaptés ont vaincu, alors qu’ils sont dans les faits en infériorité numérique. Et par un subterfuge vicieux, ils font sentir à tous les inadaptés leur anormalité, leur marginalité, et leur assimilation ratée.

Alors moi j’ai envie de dire à la société: c’est toi l’inadaptée, connasse.