Touriste-Florent-Remize

Hôtel International Extrait 1/6: « Les touristes »

J’ai décidé de vous faire partager, sans aucune logique et à intervalle irrégulier, un extrait de mon roman Hôtel International (Ed. Intervalles, 2015), illustré par le talentueux Florent Remize. Aujourd’hui, le presque-premier chapitre, « Les touristes »

« J’ai toujours admiré les touristes. Arborant fièrement leurs tongs et leurs visières, ils évoluent au milieu des autochtones, sans complexe, sans se poser de questions. Ils n’ont jamais l’air de se demander si mâcher du chewing-gum n’est pas illégal, si le port des fines bretelles n’est pas un signal de prostitution ou si se moucher en public n’est pas une terrible manifestation d’impolitesse. À l’étranger, moi, j’ai peur de confondre les taxis avec les cabines téléphoniques, les flics avec les infirmières ou les supermarchés avec les maisons closes. Je préfère cent fois m’asseoir et prier que le bus m’amène à la bonne destination plutôt que de demander mon chemin au chauffeur. Je prends systématiquement mon appareil photo mais renonce systématiquement à l’utiliser de peur qu’on m’accuse d’être une espionne, de dégrader le patrimoine, ou encore de voler des âmes. En somme, à l’étranger, je me fais toute petite et concentre tous mes efforts pour avoir l’air naturel, comme si j’avais vécu là toute ma vie.

Donc, en sortant de l’avion, je tends mon passeport, l’air confiant, dans le genre « je suis un peu voyageuse de l’éternel, exploratrice de l’inconnu, alors les douaniers, ça me connaît». Je suis partie de Paris si précipitamment que j’ai oublié de vérifier ce qu’il en était du visa, comme si le Cambodge faisait partie de l’espace Schengen. Heureusement, ce pays semble être la parfaite terre d’accueil pour les jeunes fuyardes en détresse comme moi: le visa on arrival ne prend que cinq minutes et ne coûte que 21 dollars. Mes lèvres tremblent à peine quand le douanier me demande le but de ma visite, et bien que les mots «panique-suicide-au-secours-fuite-enterrement » défilent à toute vitesse dans ma tête, c’est bien «T-t-tourisme» qui sort. Comme le karma venait de me faire une fleur, évidemment, c’est moi, parmi la nuée de touristes coréens en chaussettes hautes et visières rétractables, que le monsieur-de-l’aéroport choisit pour son contrôle « aléatoire» des bagages, alors que, si vous voulez mon avis, on peut mettre sacrément plus d’AK 47 dans ces chaussettes hautes que dans ma modeste valise. Comme je ne suis pas quelqu’un de très ordonné, la première chose sur laquelle tombe le monsieur-du-contrôle-aléatoire-des-bagages est mon épilateur portatif de voyage – puisque j’étais en voyage, prendre mon épilateur portatif de voyage me semblait approprié. Les génies du marketing ayant tout fait pour que les emballages d’épilateurs n’aient absolument rien d’inquiétant – ils sont conçus tout en pochette de soie nacrée, à l’image des poils, n’est-ce pas – j’imagine que le monsieur-du-contrôle s’est dit: «Ha, ha, je ne suis pas dupe, il y a sûrement une grenade à retardement dans ce packaging de douceur. » Mais c’était bien mon épilateur. Comme je ne sais pas dire : «On ne sait jamais, quelque fois que je rencontrerais l’homme de ma vie sur la plage, vaut mieux être équipée» en khmer – d’ailleurs en anglais, je ne suis pas sûre de pouvoir non plus, et de toute façon, le douanier s’en contretape le coquillard du pourquoi du comment j’ai un épilateur bien en évidence dans ma valise – je le regarde d’un air parfaitement confiant, comme s’il venait de trouver une lampe torche ou un tube d’antimoustique. Les autres touristes ont un sens pratique beaucoup trop premier degré, si vous voulez mon avis. »


 

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