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Hôtel international, extrait 2/6 : « L’emménagement »

Voici un nouvel extrait de mon roman Hôtel International (Ed. Intervalles, 2015), illustré par le talentueux Florent Remize. Cette semaine, extrait du chapitre 4, « L’emménagement » p.47 

« Je passe l’après-midi à visiter quelques forums d’expats de Phnom Penh et je tombe rapidement sur trois annonces qui m’ont l’air correctes ; et par « correctes» j’entends «pas chères». Je passe mon premier coup de fil avec mon télé- phone-lampe-torche, et mon interlocutrice me propose de venir visiter.

Je prends mon courage à deux mains et descends les escaliers. La nuit est déjà tombée alors que c’est à peine la fin de l’après-midi, mais la rue est très animée. La nuée de «Tuktuk-ladys-motodop» m’envahit, et je m’avance d’un pas résolu vers le premier conducteur que j’aperçois. Au Cambodge, les femmes sont censées s’asseoir en amazone derrière le conducteur – je l’ai observé de mon œil averti de globe-trotter. Et aussi, c’est Adam qui me l’a dit – histoire de ne pas se retrouver dans la situation ô combien suggestive d’avoir un mec entre les deux jambes. Vu que je fais environ une fois et demie la taille du conducteur et que sa moto ressemble vaguement au jouet en bois que mon petit cousin avait reçu à son dernier anniversaire – il avait eu trois ans – je lui demande si ça ne l’embête pas que je monte à califourchon.

Je m’arme de ma carte de Phnom Penh extraite du guide du Routard, me rappelant les allées et venues incessantes que nous avions faites pour aller au marché, et demande fermement: « Street 53 and Street 118» en faisant se croiser mes mains. Il acquiesce, tout sourire. «C’est pas si différent d’un taxi parisien», me dis-je.

Quelle naïveté : je suis partie du postulat très occidental que lorsqu’un client paye pour un moyen de transport, il attend du conducteur qu’il connaisse l’itinéraire vers la destination; et ce pour une raison très simple : si quelqu’un décide de faire de « transporteur » son métier, il doit très certainement s’y connaître en itinéraires. Ici, au Cambodge, ce n’est pas le cas. Nous arrivons d’abord au croisement entre la rue 63 et la rue 178. Forcée de deviner les numéros des rues, les écriteaux étant quasiment absents du paysage, je m’imagine que le prochain croisement est celui de la rue 53, mais il n’en est rien. Quelques mètres plus loin nous nous retrouvons sur la rue 93, puis sur le boulevard Norodom, qui n’a donc pas de numéro, puisqu’il a un nom, et je commence à perdre espoir. Mais pas mon motodop, qui pointe dans une direction, puis dans une autre, tout sourire, en me disant «Go the’ ? »

À force de persuasion, de «Oooh sorry», de «Hi, hi, hi », de mystérieux échanges avec des autochtones sur le bord de la route, et en suivant les indications téléphoniques de ma future colocataire, nous parvenons à bon port. Le croisement de la rue 53 et de la rue 118, devant le «Mini-Mart». Soulagée d’avoir survécu à un trajet de moto nocturne, qui plus est dans les bouchons et sans casque, je pousse d’abord la porte vitrée du Mini-Mart avant de procéder à la visite de l’appartement. Il faut d’une part que je me réhydrate et d’autre part que je reprenne mon souffle dans un endroit dont les repères me sont familiers : climatisation, carrelage, rayons, société de consommation. Je m’approche de la caisse au moment où une microscopique Khmère accourt pour m’assister. Elle m’adresse d’abord un sourire mi-gamin mi-gêné. Est-ce parce que je fais trois têtes de plus qu’elle ? Est-ce contraire aux habitudes locales d’acheter de l’eau à 19 heures ? Je ne sais pas encore bien interpréter ce genre de regards qui me rappelle celui des vendeurs de téléphones, il y a deux jours, quand Adam leur demandait s’ils avaient un adaptateur VGA compatible MacBook Air.

Elle attrape la bouteille d’eau d’une main et le scanner de code-barres de l’autre et appuie allègrement sur le bouton en rapprochant les deux objets l’un de l’autre. En l’absence de résultat, elle reprend calmement et observe la bouteille d’eau sous toutes ses coutures avant de repérer le code-barres en question. Elle appuie sur le bouton, une fois, deux fois, trois fois. Rien ne bouge, sauf les gouttes d’eau qui se condensent à la surface de la bouteille bien fraîche. À la quatrième tentative, l’ordinateur réagit en affichant un agressif « Item error » ponctué d’un bip à la sonorité très explicite. Ma caissière du jour attrape alors son téléphone portable qu’elle tient bizarrement à l’envers, le micro, l’écran et le haut-parleur pointant vers l’extérieur et non vers son visage, et se met à baragouiner en khmer pendant cinq bonnes minutes avec celui que j’imagine être son manager. En tout cas j’espère qu’elle n’en profite pas pour prendre des nouvelles de sa vieille tante ; je ne la vois pas vraiment multitâches. Voyant que l’aide téléphonique n’a pas l’air de mener à grand-chose, je retourne au rayon « eaux» et attrape une bouteille similaire. Je reviens vers la caisse, où ma jeune assistante téléphone toujours, et pose la bouteille sur le comptoir. Elle se saisit de son pistolet à code-barres et appuie avec tant de vigueur sur le bouton de scan que l’article apparaît sur son écran… deux fois. À ce moment elle raccroche, et me ressort le même sourire étrange, accompagné d’un emmêlement de jambes et d’un: «Oooh sorry » qui me font bien comprendre que la procédure d’annulation d’un article n’allait pas être beaucoup plus facile que celle initiale du scan d’un article. Heureusement, je suis une expatriée tolérante et ouverte d’esprit, je mets ma soif de côté, rends son sourire à la caissière en devenir et me décide à visiter mon futur appartement.

Étant donné que j’ai déjà l’impression d’avoir bravé vents et marées pour arriver jusqu’ici, je ne suis même pas surprise de devoir m’engouffrer dans une cage d’escalier sans lumière, en zigzaguant entre les fours de terre et les bassines pleines d’une eau noirâtre, faisant fuir rats, cafards, et sûrement un ou deux dealers de MDMA sur mon passage. Arrivée tout en haut, les colocataires m’accueillent le sourire aux lèvres : «Tu as trouvé facilement ? » – «Évidemment, je suis une globe-trotter », ai-je envie de répondre. Mais je ne suis pas sûre qu’ils saisiront l’ironie du truc. Après, on ne sait jamais, ils pourraient me prendre au mot et me demander de tuer des araignées ou de faire de la randonnée. »


 

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