Hôtel International, extrait 3/6 : « La nuit »

Voici un nouvel extrait de mon roman Hôtel International (Ed. Intervalles, 2015), illustré par le talentueux Florent RemizeAujourd’hui, extrait du chapitre 6, « La Nuit » p. 70 (qui aurait pu légitimement s’appeler « L’alcoolisme », comme d’ailleurs le reste du roman, mais il a bien fallu choisir un sujet). 

 

« Je commande mon sixième gin-tonic au bar, une lesbienne quadragénaire m’attrape le visage pour m’embrasser langoureusement. Voyant mon manque de réaction apparent – alors que dans ma tête, je ne me dis que : «mon rouge à lèvres, putain» – elle laisse tomber, et part en me lançant d’un clin d’œil: «Tu sais que t’es vachement mignonne ? »

Je me dis que ce n’est pas exactement le type de roulage de pelle auquel je m’attendais ce soir-là, sachant la proportion de grands-beaux-blonds à la soirée initiale, mais qu’après tout, un compliment est un compliment, et il faut savoir l’apprécier à sa juste valeur. Quand j’entame mon septième gin-tonic, je me suis téléportée sans aucune explication dans un bar à filles et suis assise sur le rebord d’un billard. Les serveuses, dans leurs robes microscopiques, me lancent un regard compatissant devant mon incapacité à rentrer une seule boule. Forcément, j’en vois quatre au lieu d’une. Fatiguée du mauvais hard-rock et du rire gras des clients assis au bar, je commande mon huitième gin-tonic, celui qui déclenche l’envie irrésistible et incompressible de manger un hot-dog. Heureusement, à Phnom Penh, on peut trouver ce dont on a besoin en se penchant pour le ramasser, un peu comme les fruits au jardin d’Éden. Avec quelques acolytes aux noms et visages flous, nous nous asseyons au bord de la route, sur des chaises en plastique rouge rafistolées au scotch, et commandons des délicieux hot-dogs avec supplément frites, moutarde et ketchup, sans nous soucier de l’origine de la viande ou de la fraîcheur de l’huile de friture. Un Hollandais d’un raffinement sans pareil assis un peu plus loin me lance un: «Hey, t’es belle, t’es putain de belle ! » – décidément, le rouge à lèvres fait son effet – puis à sa pute numéro 1: «Hein? Tu peux pas être aussi belle qu’elle ? C’est elle que je vais épouser, pas toi. » Puis à sa pute numéro 2: « Bon, qui est-ce que je vais baiser en premier ce soir, hein? » Il est temps de rentrer. De retour chez moi, je témoigne presque un geste d’affection envers le chat en lui caressant la tête et en l’enjambant pour rejoindre ma chambre, mais le salaud me griffe la main. «Toi aussi il te faudrait un gin-tonic, my friend » je lui dis. En m’allongeant sous l’air frais de la climatisation, dans mon lit de bois rouge et mes draps fluos, je sens ma tête lourde s’enfoncer dans l’oreiller. Je ne pense à rien, mon cerveau confortablement étouffé dans un nuage cotonneux de vapeurs d’alcool. »


 

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