Le Magnifique_4

Dans quelle mesure être déprimé, c’est cool

Une fois n’est pas coutume, en m’observant, moi et mes congénères êtres humains, j’ai développé une théorie. J’ai remarqué qu’il existait des situations qui paraissaient particulièrement enviables de prime abord, alors qu’elle reposaient sur un fondement tout à fait désagréable. Et que, de nombreuses personnes en venaient à envier ou admirer ce qui, en toute logique, auraient normalement dû susciter du dégoût voire de la moquerie.

Selon moi, la société aurait mis en place des mécanismes d’adaptation psychologique à grande échelle pour nous aider à affronter certains aspects fâcheux de nos vies, et ce en les transformant en cool, tout simplement (notons un constat d’efficacité assez admirable de la part de la société).

Ce phénomène se manifeste dans plusieurs cas de figure déplaisants. Par exemple :

  • “avoir faim” : situation désagréable #1, à mon humble avis.

Réponse de la société : “les mannequins c’est cool”. 

Je conviens bien volontiers du fait que les podiums, les créateurs, le fait même d’incarner les canons de beauté de toute une génération présentent des avantages certains. Mais au prix d’arrêter de manger ? Manger ? MANGER ? De toute évidence, le lobby des magazines féminins est de mèche avec la société. Bande de petits malins.

  • “être un peu moche et donc vouloir cacher son visage sous une barbe et un bonnet” :

Réponse de la société: “les hipsters c’est cool”.

Là, la société a fait fort, car elle a réussi à nous fourrer dans le crâne qu’un pantalon trop petit et une casquette de baseball rendaient les gens sexys (depuis quand nous, les parisiens, en a-t-on quelque chose à branler du baseball ?) Mais rappelez vous qu’un hipster sans moustache n’est rien de plus qu’un mec moche qui a froid sous le nez ! Je soupçonne la société d’avoir poussé la politique hipster à seule fin de booster la natalité chez les moches. Mais c’est une autre théorie qui fera l’objet d’un autre billet de blog.

J’en reviens à ma théorie. Selon moi, être déprimé, mélancolique, avoir le vague à l’âme ou être un peu nostalgique peut devenir un vrai atout. Un atout “cool”.

Attention, comme dans toute théorie, il y a des exceptions, et elle ne fonctionne pas dans tous les cas. Moi par exemple, je travaille dans le monde “so exciting” des startups, où la déprime n’a pas sa place. Seules les Apple watches ont leur place, et elles ne mesurent que les battements du coeur, pas les variations de l’humeur.

De même, ça ne fonctionne pas si vous êtes Américain. Et/ou si vous vivez dans le film Lego.

 

 

A l’inverse, il est des circonstances où ma théorie s’applique à plein tubes.

Par exemple, si vous êtes :

  • artiste contemporain,
  • cinéaste français,
  • écrivain,
  • poète maudit,
  • musicien romantique,
  • rockeur drogué,
  • ou que vous effectuez des performances à base de jet de viande avariée pour crier votre art,

C’est.dans.la.poche.

Moi depuis que je suis écrivain (soit depuis 4 mois, mais seulement le soir et le weekend), je n’ai plus besoin de sourire inutilement. Voire, on me prend nettement plus au sérieux quand j’ai l’air perdue dans un ouragan de pensées noires.

 

(“Ô esprit tortueux, as-tu bien pensé à poster la lettre à l’URSSAF ?”)

 

Je m’en suis rendue compte parce qu’au début, quand on me demandait “C’était difficile d’écrire un livre ?”, moi je répondais sans trop réfléchir : “Oh bof, tu sais, je sais pas trop, comme ci comme ça”. Moi je voulais juste pas m’étaler sur ma vie (car en dehors du blog j’essaye de pas trop le faire – étaler ma vie. Aussi surprenant que ça puisse paraître).

Mais je voyais bien que les gens étaient déçus.

Et puis je me suis mise à dire la vérité : “Déverser ses tripes sur du papier pendant des mois sans aucun espoir rationnel de parvenir à son but, se mettre à poil aux yeux du monde et livrer son âme ainsi écrite en patûre à un public sévère et ingrat, tout ça pour publier un bouquin qui sombrera très certainement dans l’oubli sans avoir suscité le moindre revenu financier viable, ouais c’était tip top facile”.

Résultat : validation sociale instantanée.

De même, avant, quand il m’arrivait assez régulièrement de temps en temps de me mettre à pleurer pour rien, puis éclater de rire, puis angoisser sur le sens de la vie, sans raison, en plein après-midi, je devais me cacher dans les toilettes. Maintenant, quand ça m’arrive, on opine de la tête : “Hmm-processus créatif- hmmm inspiration -hmmm Orphée”.

Dorénavant, je peux easy rater les soirées chiantes où je suis obligée d’aller par politesse. Avant je ne pouvais pas dire : “Je vais avoir du mal à m’adapter socialement alors je vais manger du chocolat en regardant des séries toute la soirée”. Maintenant, je peux dire : “Ce soir, je vais avoir du mal à m’adapter socialement. Je vais écrire”

 

 

En somme, à la question « dans quelle mesure être déprimé c’est cool », la réponse est : dans la mesure où la société l’a rendu synonyme de « créatif ». Alors que croyez moi sur parole, quand j’ai mes phases d’inadaptation sociale, je ne passe pas la moindre seconde à nourrir ma création littéraire. Je me refais des vieilles saisons de How I met your mother en gobant du Milka aux Oreos, tout simplement.

Dans ces conditions, je n’ai plus qu’une chose à dire : merci la société !