bar - florent remize

Hôtel International, extrait 4/6 : « Home »

Quatrième épisode de la série d’extraits de mon roman Hôtel International (Ed. Intervalles, 2015), illustré par le talentueux Florent Remize. Aujourd’hui, extrait du chapitre 12 « Home », p. 135 

 

« Il me dit que lorsqu’on est amoureux, on se sent plus qu’humain. On se sent fort, et beau, et on a le sentiment que le monde qui nous entoure ne comprend rien. On a l’impression que nous, amoureux, avons découvert le véritable sens du mot « amour», et que les autres ne s’en faisaient qu’une idée fausse. On rejoint une sorte d’endroit immatériel, là où rien ne nous atteint, et il ne nous reste plus qu’à sourire béatement à l’idée d’avoir eu la chance de goûter, ne serait-ce qu’une seconde, à la véritable saveur.

Quand je voyais Ulysse, je ne ressentais plus ce sentiment de douce volupté, de plénitude, de tendresse, de partage, qu’on pourrait appeler « amour». Non, c’était plus fort que ça, c’était inexprimable, c’était dur, c’était insurmontable. J’aurais voulu planter mes doigts dans sa chair et y glisser tout mon corps. Lui il était déjà là, présent, agrippé à chacune de mes cellules. Mon corps ne m’appartenait plus. Ce n’était plus moi, c’était une autre, d’ailleurs, ce n’était plus quelqu’un. C’était trop grand, trop puissant, surhumain. C’était épuisant, de l’aimer autant.

À la fin de la deuxième bouteille, je suis bras-dessus bras-dessous avec Arthur d’un côté, Armand de l’autre, à chanter de vieilles chansons françaises sous les yeux ébahis du staff khmer. Sur le chemin vers le club où nous avons décidé de… à vrai dire nous n’avons pas décidé grand-chose, notre capacité de réflexion étant largement limitée par le nombre de verres ingurgités, Arthur me lance un : «Viens, on fait un billard. »

On rentre dans le bar à filles le plus glauque de la rue Pasteur. La rue 51 a hérité son nom de l’époque coloniale mais mériterait aujourd’hui d’être rebaptisée la rue de la Soif, ou la rue des Péchés. On ne la soupçonne pas, le jour, d’être le théâtre des pires insanités et le véhicule d’alcools et de drogues de toutes sortes. C’est la nuit qu’elle révèle son vrai visage, sur un tronçon de deux cents mètres éclairé par des pylônes blafards : les bars à touristes s’enchaînent les uns après les autres dans une compétition à la bière la moins chère et aux enseignes les plus prometteuses («L’Absinthe», «Happy time», «Pink lady»), entrecoupés çà et là de bordels à peine déguisés en billards, et de boîtes de nuit bruyantes qui ouvrent leurs portes comme la gueule du grand méchant loup. Le «Heart of Darkness», une référence non pas à la littérature de Joseph Conrad mais bien à ce qui attend à l’intérieur les plus aventureux : putes, drogues, et de temps à autre, une fusillade. Au Black Cat où Arthur et moi avons atterri, les néons roses venant donner un peu de couleurs aux adolescentes menues, serrées dans des robes moulantes en lycra qui dévoilent la majeure partie de leur corps. Au bar, deux gros Allemands rient grassement, en pelotant la nuée de minettes qui papillonne autour d’eux. Quand je m’installe sur la banquette, une jeune pute vient me parler. Elle me fait ses yeux de chat et m’explique que la vie est dure, et qu’elle a tant de mal à payer son école. Que sa situation n’est pas idéale, mais qu’elle a bon espoir de pouvoir arrêter le mois prochain. Arthur me voit m’attendrir. Complètement bourrée, je gueule : «Mais c’est si INADMISSIBLE. Il faut lui donner de l’argent, il faut la sortir de là ! » Arthur me tire par le bras en protestant: «Allez, Madeleine, non, on ne donne pas vingt dollars à la pute qui refilera tout à sa maquerelle, tu peux rien faire, arrête de faire ta citoyenne du monde. » Je me marre «Ha, ha, pas con.» Je me retourne vers la jolie pute : «Toi maligne, hein! » Alors qu’Arthur avait presque réussi à me traîner dehors, je m’arrête à côté des deux gras Allemands : «Attends deux secondes», je dis à Arthur. «Saluuut les mecs, comment ça va ce soir ? », je leur demande en anglais. Les deux gras Allemands n’ont pas l’air surpris qu’une nouvelle femelle vienne leur tourner autour. « Salut ma jolie, tiens, tu veux un verre ? Qu’est-ce que tu fais ici ? » Pute cambodgienne ou pas, une femme reste une femme, donc un objet, doiventils se dire. Arthur se tient les côtes, appuyé contre la porte.

— Merci les mecs. Alors moi, je suis en vacances, et vous ?

— On est dans le business, tu vois, le textile, tout ça.

— Hmm, c’est vraiment fa-sci-nant, je réponds, puis en français : donc pendant la journée tu exploites les ouvrières sous-payées qui travaillent dans des conditions plus qu’insalubres, et le soir, tu viens te vider les couilles dans des mineures à la dignité piétinée par des dizaines d’autres pervers dans ton genre ?

— Oh, pas si vite, je parle pas français ! Viens, bois un coup ma jolie. Je reprends en anglais-de-dinde :

— Je vous disais juste à quel point ça devait être intéressant de travailler dans l’industrie textile, dis-je en versant calmement le contenu du verre qu’il vient de me payer sur ses chaussures.

— What the f…! Arthur me tire par le bras et court vers la porte, il pleure de rire. En passant la porte, je lance un «Salut les mecs, c’était un plai-sir! » alors que les deux gras pervers peinent à manier leurs bedaines pour s’essuyer les jambes. Les putes me regardent, elles se demandent bien pourquoi j’ai fait ça. D’ailleurs, moi aussi, mais je me sens mieux. »


 

Recevez les prochains billets par email et soyez alertés de la publication du prochain roman !

[mc4wp_form]