probliem - florent remize

Hôtel International, extrait 5/6 : « La croisière ne s’amuse pas »

Avant-dernier épisode de la saga « extraits de mon roman Hôtel International (Ed. Intervalles, 2015) », illustré par le talentueux Florent Remize. Aujourd’hui, extrait du chapitre 13 : « La croisière ne s’amuse pas », P. 153

« Sasha et Igor persistent à nous emmener toujours plus profond dans la jungle, en escaladant des pierres, en glissant sur des troncs d’arbres morts, en évitant les vipères venimeuses et en tuant les sangsues qui nous grimpent dessus par dizaines. Après quatre heures de marche, je commence à perdre espoir.

Je me dis que c’est dommage d’avoir survécu au trafic d’organes et aux requins pour finir bouffée par une vipère, donc je suggère, du haut de ma grande expérience des îles sauvages : «On devrait peut-être redescendre vers l’océan. Au moins on saura de quel côté aller, et si on a de la chance on tombera sur une plage.»

Par désespoir, tout le monde se range à mon avis. Il commence à pleuvoir et nous croisons de plus en plus de serpents. Nous arrivons rapidement sur les rochers, guidés par le bruit de l’océan. Au loin, vers le nord, on aperçoit la plage, et le tout petit point blanc nous semble être notre bateau. La côte escarpée semble longue de plusieurs kilomètres mais nous avançons sans broncher, guidés par le constat simple que nous ne disposons d’aucune alternative. Les rochers glissent et les bords sont aiguisés comme des couteaux. Mes mollets, qui n’ont déjà pas été épargnés par les sangsues, ressemblent vaguement à ceux d’un zombie. «Trop dommage, je pourrai pas me mettre en robe à la Fashion Week» me dis-je, en espérant pouvoir un jour y mettre les pieds, tout court. Après une heure à glisser, tomber, avancer lentement, la pluie se fait plus forte, et la plage semble toujours aussi loin. Igor a perdu son enthousiasme, et quand il se retourne vers moi, il admet: «Prrobliem. »

Voyant que personne d’autre n’a l’air d’avoir la moindre suggestion pour assurer notre survie, que nous n’avons plus d’eau ni de nourriture, ni d’espoir, je lance une dernière proposition: «Faut y aller à la nage.» S’ensuit une conversation un peu brouillonne, en français, en anglais et en russe, dans laquelle Arthur m’accuse d’avoir eu l’idée débile d’aller sur les rochers, où Ekaterina nous apprend qu’elle ne sait pas nager, où Igor marmonne en brandissant son gros couteau, et où Sasha perd patience.

Finalement, Sasha et moi confions nos affaires à Igor, Arthur et Ekaterina. Pendant qu’ils restent avec elle, au cas où, nous partons chercher le bateau à la nage. Nous plongeons lamentablement dans la mer, tout habillés, sans nous soucier d’être mouillés puisque nous sommes déjà trempés par la pluie. La sensation de l’eau fraîche est relativement salvatrice. Après quelques brasses, je me demande bien pourquoi je me suis autodésignée comme celle qui irait chercher le bateau, sachant que je nage à peu près aussi bien qu’un chat. Depuis les rochers, la mer avait l’air assez calme, mais entre une piscine de 25 mètres et l’océan Pacifique, la différence reste conséquente. À chaque brasse, les flots m’éclaboussent le visage et me brûlent les yeux. Je bois la tasse une fois, puis deux, puis je ne sens même plus l’eau salée couler dans ma gorge. Les minutes me semblent des heures et j’ai l’impression que les vagues me repoussent plus loin que mes bras, qui n’arrivent plus à me porter. Je ne vois plus très bien où est notre bateau, aveuglée par les vagues et le sel. Je n’ose même pas me demander quelles créatures étranges se meuvent sous nos pieds, si celles-ci n’attendent qu’un moment d’inattention pour venir nous mordre, nous injecter leurs venins aquatiques, nous forcer à rejoindre leur monde sous-marin. Je suis épuisée et j’ai envie de pleurer, et les mots rassurants de Sasha n’ont plus aucun effet.

«Allez Mad, on y est presque.»

Il est trop tard pour rejoindre le rivage, nous dévions vers le large, les vagues sont de plus en plus hautes, nos pauvres petits corps ne peuvent rien contre la houle qui nous dépasse d’un bon mètre. Le bateau me semble pourtant toujours aussi inaccessible. Qu’y a-t-il à faire ? Le monde n’est-il déjà pas suffisamment absurde pour que, pour couronner le tout, il faille que je me retrouve au milieu de vagues indomptables, dans l’océan Pacifique ? Je continue d’agiter les bras et les jambes, en direction d’un objectif qui perd petit à petit de sa consistance, à la vitesse de l’espoir qui s’amenuise. Est-ce donc ça, l’instinct de survie ? Certainement. Sinon, je m’arrêterais de brasser, le poids de mes baskets suffirait à me laisser couler vers les fonds marins, pour rejoindre ces créatures étranges que j’imagine peupler l’eau, sous les vagues. »


 

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