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Hôtel International, extrait 6/6 : « Baudelaire »

Le dernier épisode de la série d’extraits de mon roman Hôtel International, illustré par le talentueux Florent Remize. Cette illustration est celle que je préfère, et j’y ai associé un extrait du début du roman qui illustre bien son propos. Car si les blagues et les cocktails semblent remplir, voire asphyxier les pages, ils ne sont qu’un témoignage concret et absurde de la perte de sens brutale à laquelle font face les endeuillés et les abandonnés. 

J’espère que cette fuite cambodgienne saura séduire votre bibliothèque, Hôtel International est disponible dans la plupart des librairies et sur Amazon. Il sera édité très vite en e-book et distribué en Asie d’ici l’été.

« J’aurais aimé que le mélodrame se déroule comme dans les films. Dans un film, je n’aurais vu que la partie où, au ralenti, j’aurais accouru au chevet du défunt, sur fond de musique de violons, et puis pouf, je serais arrivée directement à la cérémonie où tout le monde aurait été beau et bien habillé. En réalité, je me suis retrouvée dans un métro bondé, durant une bonne heure, pendant laquelle il m’a fallu dire « Pardon» pour me frayer un chemin, me rappeler où acheter des tickets, les passer dans la borne, compter patiemment les stations qui se succédaient, le tout au milieu de quantité de gens qui ne venaient pas d’apprendre la mort d’un parent, enfin pas que je sache. Ensuite il a fallu marcher dans la rue pendant des minutes interminables, trouver la bonne aile de l’hôpital, demander à l’accueil la chambre… ou la morgue, je ne savais pas trop, du coup, j’ai été obligée de préciser la raison de ma venue à la réceptionniste qui a répondu avec un ton désolé mais ferme, comme elle en avait certainement l’habitude.

Finalement, dans les films, on rate la vraie vie. La vraie vie c’est se concentrer si fort sur le fait de mettre son manteau, de prendre ses clés et son portefeuille, pour ne pas tomber dans les pommes ou exploser en sanglots, qu’on en oublie presque la raison de notre état.

Un peu comme les scènes de sexe où l’on voit les protagonistes se rouler des pelles, se mettre en sous-vêtements et puis, pouf, dans la scène d’après, ils sont tout essoufflés de plaisir (mais jamais décoiffés). On a raté les petites incertitudes, les «T’as pas une capote?», les «Ah, attention, tu me tires les cheveux», les faux mouvements et les regards interrogateurs. Si on repense à ces moments, rétrospectivement, on ne racontera jamais : «Il m’a tiré les cheveux» ou «On a cherché une capote pendant dix minutes» mais simplement «On a fait l’amour», mais c’est précisément ce qui fait la différence entre une scène d’amour entre deux parfaits inconnus sur un écran de cinéma et une scène d’amour dont on est soi-même protagoniste.

La vraie vie, c’est ce décalage aberrant entre le drame d’une situation et la banalité du quotidien qui continue son chemin, impassible, autour de nous. Le contrôleur contrôle, le mendiant mendie, le Parisien parisie. Alors qu’on souhaiterait flotter au-dessus du monde qui s’anime, et que la réalité nous ramène brutalement sur la terre ferme, l’atterrissage donne le vertige. »


 

 

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