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La nuit au musée

Un soir de fin de mois d’août, à San Francisco, cinq jeunes et fringuants expatriés se donnent rendez-vous au Musée des Sciences Naturelles. Au coeur du Golden Gate Park, entre crackheads et SDF, c’est sous la pleine lune que les compagnons font connaissance. Daniel est de passage, c’est Ariane qui lui a proposé de se joindre au groupe avant qu’il ne reprenne son avion. Ariane vient d’emménager avec Elton, un ami de longue date, qui lui a rencontré Lorene il y a seulement quelques jours. Elle est venue accompagnée de son propre colocataire Miguel, qui est en est à sa dixième visite nocturne.

On peut voir l’excitation dans les yeux de Miguel, et à raison : transformer un musée des sciences naturelles en un bar géant le jeudi soir est un concept bien lointain des moeurs européennes, et après dix visites, il garde toujours la même frénésie. Les yeux de ses compagnons, eux, sont d’abord remplis de surprise, repèrent rapidement les hot-dogs, et il ne leur faut que peu de temps avant d’observer avec un enthousiasme enfantin reptiles et plantes tropicales à travers un voile de margarita.

Ce qui se passa ce soir là peut sembler anodin. Après tout, ce n’était qu’une visite de musée. Et pourtant, comme dans le chef-d’oeuvre cinématographique du même nom, la nuit au musée s’est révélée, contre toute attente, une succession d’enchantements. Voici le récit de leur aventure.

Le crocodile albinos

Rappelés par leur environnement immédiat à leurs besoins primaires, les compagnons se nourrissent d’abord avant d’aller explorer les alentours ensuite. En croquant dans son hot dog, Ariane se dit qu’elle aura toujours du mal à comprendre pourquoi les américains ne peuvent pas manger sans faire autre chose. Le simple fait, pour elle, de devoir marcher et s’alimenter, en même temps, est déstabilisant. Elle perd d’ailleurs de vue ses amis, nouveaux et moins nouveaux, à peu près instantanément. Lorsqu’elle les retrouve, ils sont tous accoudés au bord d’un large bassin au fond duquel s’étend un énorme crocodile qui ressemble à ça :


C’est parce qu’un groupe social nouvellement créé ne peut se permettre de dépasser les limites du politiquement correct que les cinq compagnons se contentent de commenter la rareté d’un tel phénomène. Alors qu’en réalité, les filles pensent « sac à main » et les garçons « ceinture de cowboy ».

La reproduction des étoiles de mer

Miguel, l’expert, mène le groupe vers sa prochaine escale : le stand de caresse des étoiles de mer. Les pauvres bougres, mi-animaux, mi-plantes, mi-cailloux (ou plutôt un tiers de chaque) sont disposés sur des plaques de verre à la surface de l’eau pour se faire tripoter par les visiteurs emêchés. Quand Ariane propose à Daniel : « Hey, tu veux toucher une étoile de mer ? » il lui répond simplement : « Pourquoi ? »

S’il est déjà difficile d’identifier la classification naturelle d’une étoile de mer, imaginez son mode de reproduction. Même Miguel, l’expert, n’en a pas la moindre idée. Heureusement, des médiateurs culturels, si l’on peut les appeler comme tels, sont eux aussi de la fête. Ariane leur demande : « How do starfish reproduce? » – le médiateur lui fait préciser : « You mean, sexually? » Ariane se demande s’il existe une autre manière de se reproduire, dans le règne animal et végétal, mais elle se dit qu’elle doit se concentrer sur une seule question à la fois.

Le médiateur culturel explique au groupe rassemblé autour de cette question passionante, que pendant la période de reproduction, les femelles étoiles de mer libèrent leurs oeufs dans l’eau tiède. Il illustre son propos en pointant du doigt un tout petit orifice au milieu d’un spécimen. Oui, un vagin d’étoile de mer, là sous leurs yeux. Et les mâles en font de même, au même endroit et à la même période. D’après le médiateur culturel, la fécondation se fait donc en suspension dans l’océan, c’est pourquoi mâles et femelles étoiles de mer libèrent des milliers d’oeufs et de spermatozoïdes pour qu’ils puissent se rencontrer dans l’eau. Le reste de l’explication se perd dans le brouhaha de la salle, et les derniers élèves attentifs n’entendent que « … sur le sol » et « … repousse comme la queue d’un lézard ».

C’est là qu’Elton souligne une implication qui changera aussi peut-être, chez vous, lecteur, la perception des baignades estivales : « L’océan est donc rempli de sperme d’étoile de mer ? »

La leçon de vie

Dans un bassin non lointain, ce sont plusieurs petites raies qui nagent – on ne peut pas les toucher, celles-là. Et aucun médiateur culturel n’est là pour expliquer au groupe leur mode de reproduction sexuel.

Ariane, qui a immédiatement identifié Miguel, l’expert, comme celui qui devrait dorénavant répondre aux questions, lui demande :

– Comment on dit « raies » en anglais ?

Ariane aime bien enrichir son vocabulaire. Elle tient un petit carnet (oui, en authentique papier, et qui n’est même pas scotché sur son téléphone portable) dans lequel elle recense les mots qu’elle apprend, ou ceux qu’elle confond, comme « Blackberry » (cassis) et « Blackcurrent » (mûre).

– « Stingray », comme une « ray » avec une épine. Parce qu’elles te piquent, les raies, elles piquent, piquent, dit-il en enfonçant ses doigts dans le bras d’Ariane. Il faut faire attention, les raies, c’est très beau, mais très méchant, explique Miguel.

– Comme les femmes ? demande Ariane.

– Oui, exactement.

L’ anaconda qui mue

Après quelques aquariums de poissons colorés, les cinq compagnons se retrouvent face à la cage de l’anaconda géant, en pleine mue. Miguel, l’expert, explique que c’est très rare d’assister à la mue d’un anaconda géant, et tous acquiescent de la tête et se sentent privilégiés.

A côté de la cage, on peut passer son bras dans un trou en caoutchouc qui immite la pression exercée par un anaconda géant quand on est pris dans son étreinte. En attendant son tour pour faire l’expérience, Ariane entend un autre visiteur remarquer : « C’est pas si fort, je pensais que j’allais mourir » – et elle se dit que c’est assez courageux de vouloir expérimenter la fausse pression d’un anaconda au péril de sa vie.

Après le test, elle confirme à Lorene : « Effectivement, c’est pas très impressionant. » et Lorene rétorque :  « Certes, mais ils peuvent ouvrir très large leurs bouches et avaler un crocodile ».

On comprend donc pourquoi l’anaconda ne partage pas la même cage que le crocodile, tant il n’a pas du être évident de trouver un spécimen albinos.

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Miam

Archibald, le pinguoin d’appartement

Arrivés à la section « Pinguoins », Ariane tombe en adoration devant la démarche gauche et le bec si mignon de l’un des pensionnaires.

– On l’emmène à la maison ? demande-t-telle à Elton

– D’accord, on l’appellera Archibald.

Archibald
Archibald

Les étranges ressemblances avec Harry Potter

Ariane aime beaucoup Harry Potter. Elle a pré-commandé chacun des tomes à la FNAC et ils ont accompagné sa pré-adolescence jusqu’au lycée. Elle a eu des palpitations quand Dumbledore est mort, et des frissons quand elle a entendu le thème musical, au cinéma. Ce soir là au musée, l’ambiance est aussi à la magie. D’une part, car le bâtiment possède un tunnel fait d’aquarium, ce qui, d’après Ariane, ne peut raisonnablement exister que par magie. Et ensuite, car il possède plusieurs éléments de ressemblance frappante avec le récit d’Harry Potter : un vivarium avec des serpents, qui ne demandent qu’à faire la conversation en fourchelang; une chouette blanche (empaillée, certes, mais qui ressemble comme deux gouttes d’eau à Hedwige); des gens qui parlent anglais. Ariane ne serait pas surprise de voir débarquer le Professeur McGonagall.

En arpentant le tunnel fait d’aquarium, elle se dit que sans les livres, sa vie serait beaucoup plus ennuyeuse.

La survie de la mangouste

A des évidentes fins pédagogiques, le Musée met à disposition des visiteurs des jeux interactifs. La fine équipe décide donc de s’essayer au repérage des proies de la mangouste, sur un grand écran tactile. Le camouflage des proies se fond parfaitement avec le paysage végétal et Ariane, Lorene, Miguel et Daniel n’en mènent pas large. Elton, quant à lui, se révèle exceller à l’exercice. Sans hésitation, il repère la proie, bim, la pointe du doigt, entraîne l’écran de succès vert : « Bravo mangouste, vous avez trouvé de quoi manger en moins de 8 secondes ! »

Les cinq compagnons en concluent ; « Si un jour on devient mangoustes, on s’en remettra à Elton pour bouffer. »

Everyone should have a monkey experience

Dans la section du musée dédiée à l’évolution, les cinq compagnons observent tour à tour les vitrines de reconstitution historiques. Les éléphants d’antan ressemblaient à des castors, et les hommes, à des singes.

– What is your experience with monkeys? demande Lorene à Daniel

– I’m afraid I don’t have any, répond Daniel,

Et alors que les autres compagnons se rappellent leurs propres souvenirs-singes, en voyage en Asie (au sens propre), ou dans la cour de récréation (au sens figuré), Lorene proclame :

– Everyone should have a monkey experience.

De nouveaux, tous acquiescent, comprenant sans se le dire l’importance de renouer de temps à autre avec notre ascendance préhistorique.

Sur ces entrefaites philosophiques, les cinq compagnons décident de passer leur ultime quart d’heure au sommet du bâtiment, sur la terrasse sur le toit. Ce soir là, c’est la pleine lune, et le vent ne souffle pas. Une conjonction de facteurs météorologiques positifs qu’on peut légitimement qualifier d’exceptionnelle. Et c’est alors qu’ils se lancent dans le sempiternel débat sur les différences culturelles d’acceptation de la cigarette entre les américains et les français, que le gardien les somme de s’en aller. Déjà.

Au moment où les jeunes visiteurs pensent que leur soirée ne pouvait mieux se conclure, leur chauffeur de Uber arrive, et ils réalisent alors de concert : le conducteur n’est autre que le sosie d’Elvis, en version chinoise. Une parfaite conclusion à cette soirée parfaite.

 


 

NDLR : les noms ont été anagramés pour préserver la discrétion des protagonistes. Vous aussi vous pouver passer une nuit au musée *magique* (si vous avez plus de 21 ans et que… vous êtes géolocalisés à San Francisco) – plus d’infos ici.


 

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