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Le Voyage

Ce que je préfère en voyage, c’est bénéficier d’une absence totale d’images mentales de ma destination. La virginité absolue d’a priori. Une page blanche, comme en écriture, qui suscite l’inspiration, la curiosité, et une forme d’effroi excitant. C’est pour moi la seule et unique manière de vivre une véritable aventure.

C’est une tâche ardue qui nécessite une forme de discipline, car nous sommes bombardés d’images – et la télévision faisant bien son boulot, elle nous montre celles qu’on a envie de voir, d’endroits qu’on veut visiter. Avant Internet, en l’absence de voyage, on pouvait se laisser transporter par les livres, aujourd’hui on a les séries américaines. Les livres nous laissaient la marge d’interprétation des descriptions, l’appréciation du choix des mots. Aujourd’hui, on a vu mille fois New York avant d’y avoir mis les pieds, on visualise l’architecture florentine, on sait reconnaître Big Ben. La prégnance de l’image, de l’explication, de la description est telle, qu’on a déjà senti les effluves de coriandre avant même d’être allé en Asie.

Si on veut vivre pleinement une aventure, il faut oublier toutes ces images, vider son disque dur. Acheter un guide touristique, pourquoi pas, mais ne le lire qu’après être arrivé à bon port. Ainsi on s’émerveillera de tout, d’une part parce que c’est beau, parce que c’est différent, et surtout parce que c’est inattendu. Il n’y rien de pire, en voyage, que de se dire : « Ah c’est comme sur la photo ».

Bien sûr, on ne peut pas ne pas savoir à quoi ressemble la Tour Eiffel, la Statue de la Liberté ou le Taj Mahal. Et quand on les voit, de pierre et de métal, se tenant fièrement devant nous, témoins millénaires de l’imagination humaine fertile, on est piqué d’émotion. Mais le voyage ne se résume pas qu’à la checklist des monuments à avoir vu dans sa semaine. C’est l’envahissement d’impressions diverses et de sensations inédites, un patchwork tout autant émotionnel que rationnel, qui nous font nous dire : « j’y suis allé ». Chaque détail compte, la forme du menton des autochtones, la règle locale pour les pourboires, le nom de l’enseigne de l’épicerie, tout ce qui semble anodin mais à quoi rien ne nous prépare. Et qui nous donne la sensation si agréable de découvrir.

En sortant de l’aéroport, on a toujours un moment de « tampon », car tous les aéroports se ressemblent, et aucun de nous donne d’indice sur ce qui nous attend. Il y a toujours du béton, des taxis, des touristes rougeauds et des caddies qui trainent. On peut avoir plus ou moins chaud, on peut voir plus ou moins de teintes de couleur de peau, mais on ne plonge pas encore dans le grand bain.

Dès qu’on s’aventure un peu plus loin du tapis de bagages, on commence à réaliser : les couleurs des panneaux de signalisation. La hauteur des maisons. Les décorations des ronds-points. La densité de la circulation. Et puis en arrivant, on commence à remarquer. Ici, on parle plusieurs langues différentes. Je n’arrive pas à interpréter ce sourire. Je pensais que la lumière du jour serait plus intense. Et on passe à côté de millions de découvertes que notre cerveau absorbe et que notre conscience ne traitera que plus tard.

J’adore arriver dans une ville sans connaître le nom des quartiers. Laisser les gens me dire : « Il FAUT que tu fasses ça ». Je n’aime pas dire « J’ai fait cette attraction touristique ». Je veux juste vivre des aventures, même si elles ne sont pas rocambolesques ni pleines d’actions.

Lorsque je quittais Paris pour à San Francisco, avant-hier, je n’avais aucune image mentale. A part peut-être, le Golden Gate Bridge et quelques sensations décrites dans les Chroniques d’Armistead Maupin – mais n’étant pas un homosexuel quadragénaire dans les années 1970, je n’étais pas sûre de pouvoir m’y identifier. J’étais prête pour l’aventure.

A mon arrivée, mon amie Lili m’écrit, de New York, pour me dire qu’elle m’a laissé une mystérieuse lettre à un certain Blake aux cheveux verts, au Dolores Park de San Francisco, qu’il faut que j’aille récupérer. Ce matin, je me suis faite réveiller en sursaut par une secousse sismique.

Et je ne suis là que depuis 48h. Si ce début n’annonce pas une série d’aventures, je sais plus quoi faire.

 

 

 

ps: je m’engage solennellement à suggérer une chanson par article pendant tout mon séjour à San Francisco.


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