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J’ai oublié comment écrire

Chaque matin, en commençant à réfléchir à ce que je vais produire dans la journée, soit environ 45 secondes après mon réveil, je réalise avec effroi : j’ai oublié comment écrire.

J’essaye de retrouver, après tout je l’ai fait déjà, plusieurs fois, tous les jours, en français, en anglais, de la fiction, des articles, des poèmes d’amour et des haikus hasardeux, mais je ne me rappelle plus. Je ne sais plus si je dois utiliser le « je », alléger les adverbes, si je dois essayer de faire des blagues ou plutôt avoir l’air sérieux. Je commence une phrase dans ma tête, elle se perd dans ma tasse de café. Je prends mon carnet de notes mais je ne trouve pas de stylo. J’ouvre un document Word mais je préfère mes mails.

Je ne sais plus si je dois trouver quelque chose à dire, ou une manière de dire n’importe quoi.

Je ne sais plus si je dois me forcer ou alors attendre que ça vienne tout seul.

J’oublie pourquoi je voulais écrire, en fait, pourquoi ça plutôt qu’autre chose.

 

C’est vraiment difficile de ne plus savoir écrire – surtout quand c’est tous les matins. Alors, j’essaye de décrire ce qui se passe sous mes yeux, en espérant que la divine lumière de l’esprit littéraire s’abatte sur moi par magie. Je pense : « Elle saisit sa tasse de café brûlant, et se dit qu’elle a oublié comment écrire « . Et je trouve ça nul.

Alors je me plonge dans des livres pour me rappeler comment font les autres pour écrire. C’est quoi des phrases, pourquoi ça forme une histoire.

Je pioche au hasard dans les bouquins que j’ai pris avec moi :

  • « Elle éprouvait du plaisir quand sa jambe touchait la sienne. Elle se sentait délicieusement célibataire, libérée des intrigues mesquines de Beauchamp et du bourbier de son mariage. » Armistead Maupin, Les Chroniques de San Francisco, p. 209
  • « Marion quitta le lit des yeux et considéra l’image de ses fils heureux : Hox venite pueri (Approchez jeunes gens) ut viri sitis (pour devenir des hommes). » John Irving, Une veuve de papier, p.92
  • « Si on le lui avait demandé, Hervé Joncour aurait répondu que sa vie continuerait ainsi toujours. » Alessandro Baricco, Soie, Chapitre 5
  • « Il y avait à Eaton Glebe un enclos en terrain plat, qu’il avait fait tondre et marquer pour en faire un terrain de hockey, avec de vrais buts et munis de filets. » David Lodge, Un homme de tempérament, p. 528
  • « J’ai trop bu, au cours de ce dîner. » Emmanuel Carrère, Le Royaume, p.4

Et voilà ! Ca a l’air si simple ! Il suffisait que les écrivains fassent leur boulot, qu’ils divinent ce qui nous sert bassement, au quotidien, à se communiquer des informations : les mots. C’est un outil pour nous, pour eux, c’est un sortilège, c’est un super-pouvoir. Il est si évident quand on les lit, ce qu’est la littérature !

Ca me terrifie parce que je m’en sens bien incapable, et ça me rassure parce que je ne m’en sens pas si incapable que ça.

Je me dis d’Armistead Maupin : « J’adore comme il parle simplement d’amour »

je me dis de John Irving : « Oh, le latin, ça fait prétentieux »,

je me dis de Baricco : « Rabacher le nom complet du héros ça fait poétique »,

je me dis de David Lodge : « Eatôn Glibè, Iiitohn Gleèbeh – putain d’accent British »,

je me dis de Carrère : « Pourquoi quand il écrit une phrase toute simple, c’est sublime, et quand c’est moi, on dirait de la publicité pour le papier toilette ? »

 

En piochant des phrases, comme ça, au hasard, chez des auteurs que j’aime, j’observe des produits finis. J’essaye de faire marcher mon propre mécanisme pour arriver à un résultat, si ce n’est similaire, au moins approchant. Un peu comme quand on vous file un casse-tête sans vous dire comment le résoudre. Il y a une astuce, une fois qu’on la connait, on défait et refait le casse-tête les yeux fermés. Mais sans la connaître, il faut tordre et triturer et s’énerver et abandonner et recommencer. Moi je finis par la trouver, en lisant un peu, en triturant quelques phrase : c’est comme si on me donnait des indices sans vraiment me mettre dans la confidence. Je finis par la trouver, l’astuce, et puis je l’oublie, tous les matins.

 

J’écris des histoires et après je les rends publiques pour que quelqu’un me dise ensuite : « Tu sais j’ai fait ça, et ça m’a fait penser à ce passage dans ton livre ». J’essaye de retranscrire des images et des situations qui, sous couvert de fiction et de particularité sont en fait une sorte de miroir qui n’attend que chaque personne, chaque lecteur, y voit son propre reflet.

Par exemple, tout à l’heure un ami m’a raconté : « Cette nuit, je suis allé lire dans un diner au milieu des clodos et des jeunes qui rentraient de soirée » – j’ai entendu son anecdote, mais j’ai aussi instantanément pensé au début du « Passage de la Nuit » de Murakami – je ne me rappelle plus très bien ce qui s’y passe, mais je revois très distinctement l’image que je me suis faite de ce passage et de la sensation de solitude, de peur légère et de liberté qu’il m’avait procurée. Je ne suis jamais allée au Japon alors je voyais l’équivalent de l’intérieur d’un diner, et une jeune femme perdue dedans, et seule. Murakami est tellement fort, son style est tellement puissant, qu’il s’est imposé dans ma tête, alors que j’avais une simple conversation du quotidien. Il m’a aussi permis de mieux comprendre ce que me disais mon ami, pas la logique, pas le rationnel de ce qu’il me racontait, mais l’émotionnel, le ressenti. Grâce à Murakami, grâce aux histoires que je lis, mon quotidien est plus intense.

Ecrire des histoires, c’est un bon moyen, je trouve, de tisser des relations avec les autres. Pour une personne qui me raconte qu’elle a pensé à mes histoires, j’espère qu’il en existe dix autres qui ne me le disent pas. Ca veut dire que j’ai construit au moins un lien avec onze personnes. Parce que, quand on n’est pas facilement en société, quand c’est douloureux et anti-naturel, c’est plus facile d’écrire des histoires et de les publier et ensuite que d’autres gens y pensent, plutôt que de faire des faux-semblants toute la journée. Raconter des histoires c’est pour moi la manière la plus satisfaisante d’être en relation avec les autres, depuis ma bulle bien comfortable de l’écriture.

 

Petit à petit, pendant la journée, en me forçant, en retrouvant mon stylo, en fermant ma boîte email, en arrêtant de scruter ma tasse de café, je finis par écrire. C’est rouillé, c’est coincé, et puis ça donne quelque chose. Ca ressemble un peu à ce que font les autres mais jamais tout à fait : ça finit toujours par ressembler à moi. Il y a beaucoup d’adverbes, les phrases sont soit trop courtes, soit trop longues. La tristesse est cachée derrière des blagues. Il y a des anglicismes.

J’aimerais bien m’améliorer, faire du « moi » en mieux, mais je sais que je vais tout oublier demain matin. Je suis sûre que ça porte un nom. Une forme d’amnésie littéraire.

Heureusement, la production artistique de l’humanité étant si riche, elle offre aux pauvres âmes en peine, comme moi, des figures quasi mythologiques auxquelles se référer dans l’adversité. Et celle qui, dans l’Histoire, incarne le rôle de l’amnésique au destin terrible est là pour m’éclairer :

« When life gets you down, you know what you’ve got to do? Just keep swimming. » Dori, Le Monde de Némo

 

 

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