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Les moments Bridget Jones

Les moments de galère misérable qu’Hélène Fielding – l’auteure des Bridget Jones, car oui, Bridg’ a été l’héroïne de livres avant d’avoir été l’héroïne de blockbusters au cinéma – réussit à nous retranscrire avec tant de maestria sont, pour ma part, une des raisons principales pour lesquelles je suis si fan de Bridget.

En général, dans un moment Bridget, on est soit très seule, soit très honteuse, soit les deux.

Quel soulagement de pouvoir en rire quand on est confortablement assise dans une salle de cinéma. Quelle consolation aussi de pouvoir se rappeler ces moments de franche marade quand on est en plein milieu d’un « moment Bridget » dans la vraie vie. Et quel espoir on a, que, comme à la fin de chaque épisode de la saga, un chevalier servant finisse par débarquer sur son fier destrier dans son Uber pour nous sauver des griffes de la sorcière nous aider à ramasser toutes les courses qui sont tombée de notre cabas percé. Evidemment il n’arrive pas à chaque fois. Il arrive même rarement. Voire, il n’est pas encore arrivé. Mais on garde espoir.

Ces moments, souvent subtiles conjonctions d’évènements fortuits (oublier ses clés + se faire larguer + ne plus avoir de batterie + se faire virer) et de météo peu clémente (pluie, neige, grêle, verglas, ou simplement géolocalisation en Angleterre), nous arrivent à toutes, sans exception, sauf peut être celles qui n’ont ni clés, ni boulot, ni mec, ni iPhone, mais celles-là ont d’autres genres de problèmes.

Je vous donne un exemple. Tout commence quand, vendredi soir, à l’heure où les bars du 8ème arrondissement se remplissent d’avocats fatigués, je finis la gorgée de bière que j’étais allée boire avec une collègue afin de lutter contre l’idée que mon seul plan pour la soirée était « traîner ma valise jusque l’appartement de l’amie qui a bien voulu m’accueillir ».

Oui car, une fois n’est pas coutume, je me retrouve à la rue pour le week-end.

Ma colocataire, moi-même et mon mec avons décidé de mettre nos appartements respectifs sur AirBnb aux même dates, sans que je vérifie les conflits de calendrier. Ma colocataire et mon mec sont partis chacun de leurs côtés profiter du bénéfice financier de la location à l’étranger, et moi je me retrouve sans domicile à Paris. Ce n’est pas la première fois de ma vie que je me retrouve dans cette situation, étant assez friande des revenus offerts par les touristes en visite ET pas très bien organisée. Mais les fois précédentes, j’étais étudiante, je touchais encore les APL et je passais de toutes manières la plupart de mes week-ends à crasher sur le canapé d’un pote. Aujourd’hui, je suis une adulte, j’ai presque 30 ans et mon contrat stipule que je suis « Directrice ». On ne se balade pas avec son pyjama et sa brosse à dents d’un pote à l’autre quand on est directeur de quelque chose.

Mes potes n’ont plus de canapé clic-clac convertible, ils ont des « sofas » Made.com, ceux qui font bien sur Instagram, pas ceux qui sont pratiques à déplier à 3 heures du mat’ quand on a raté le dernier métro.

Mais passons, disons que je lutte contre le temps qui passe et que je perpétue des traditions estudiantines pendant qu’il est encore temps. Je traîne donc ma valise du bureau au bar, puis du bar au bureau de nouveau, car j’y ai oublié mon contrat d’édition que je me suis promis de relire pendant le week-end. Une légère pluie tombe sur Paris au crépuscule, c’est plutôt romantique, en tout cas c’est plutôt en accord avec l’humeur du soir : solitude et galère sans domicile.

En sortant du bureau, la pluie se fait plus drue, mais mon parapluie est resté dans l’appartement que j’ai loué sur AirBnb. De toute façon, il ne m’aurait pas protégée contre l’eau qui s’insinue par le trou dans la semelle de ma chaussure gauche, celui que je me promets d’aller faire réparer depuis des semaines, et qui commence à produire un léger son de 🎶 « Smouich smouich »🎵 à chaque pas.

Je prends le métro, mouillée, et ressort pour me faire tremper de plus belle.

En sortant, je me dis qu’après tout, étant données les circonstances, je mérite bien un petit plateau de sushis pour me réconforter (je compte souvent sur la nourriture pour régler les problèmes dans ma vie). Alors je prends sur moi et mouillée pour mouillée, j’arpente les rues dénivelées du haut-9ème arrondissement, toujours en trainant ma valise. Au bout d’une quinzaine de minutes, bredouille, je me résigne à m’engouffrer dans le Carrefour Market de la rue Rochechouart pour me concocter un autre dîner de réconfort, à base de matières grasses sous toutes leurs formes étalées sur du pain. Une bonne baguette bien chaude et moelleuse, une de celles qui vous rappellerait les petits déjeuners de votre enfance et qui vous requinquerait un dépressif : voilà ce qu’il me faut.

Plan Vigipirate oblige, je suis obligée de laisser ma valise, contenant ordinateur professionnel, précieux contrat d’édition et autres petites culottes de voyage, à l’entrée du magasin.

La vue brouillée par les gouttes de pluie qui continuent de tomber de ma frange,

j’erre longtemps dans les allées du Carrefour de la taille d’un hyper-marché de province, sans savoir quel type de gras saura le mieux me consoler : tarama, houmous, fromage ?

Je me dépêche tout de même de faire mon choix (les trois), craignant pour ma valise laissée sans surveillance devant un accueil vide. Je ne croyais pas si bien dire : alors que je fais la queue aux caisses automatiques – pour gagner du temps – les bras chargés de gras en tous genres, j’aperçois du coin de l’oeil un rôdeur près de l’accueil qui semble s’intéresser à ma valise trempée.

Je parviens à atteindre une caisse libre, je laisse tomber d’un seul geste tous mes achats sur le premier plateau : la boîte de tomates-cerises s’ouvre et vient déverser son contenu derrière l’énorme machine. Tant pis pour le seul apport non-gras de mon dîner, j’y renonce. Je passe le houmous, puis le tarama, puis le fromage. Bip : le fromage ne passe pas. Je jette un oeil à mon rôdeur, un autre au message d’erreur : « Contacter hôtesse ». Mais je ne sais pas comment « contacter l’hôtesse ». J’agite frénétiquement le code-barre du fromage devant le lecteur, bip, bip, erreur, contacter l’hôtesse. Déjà, c’est qui cette « hôtesse » ? On n’est pas chez AirFrance, on est chez Carrefour. Je vais pas me mettre à crier « Hôtesse s’il vous plait, apportez-moi un jus de tomates ! »

Une hôtesse finit par arriver mollement. Sans un mot, elle passe un badge devant le lecteur, qui fait un « Bip » beaucoup plus optimiste. Je finis de passer mes articles, et sans pouvoir trouver de sac, je me résouds à les faire tenir en équilibre dans mes bras plutôt qu’à partir en quête d’un cabas, car je veux me débarrasser au plus vite du rôdeur.

Je me pointe devant lui, tire fièrement le bras extensible de ma valise, et lui jette un regard noir – qui n’a probablement aucune forme de crédibilité puisque j’ai un camembert dans la main.

Je me replonge dans la pluie diluvienne, mon rythme d’autant plus ralenti que j’ai une démarche étrange pour maintenir en équilibre toutes mes emplettes dont les emballages en cartons se dissolvent sous les trombes d’eau. C’est encore un travail de contorsionniste que de récupérer les clés dans mon sac, de ressortir mon téléphone pour remettre la main sur le code de la porte – que je ne connais pas par coeur puisque, rappelons-le, ce n’est pas mon appartement – et je sens que mes doigts commencent à s’enfoncer dans la pâte du camembert tant le carton est ramolli. Notez qu’il n’est pas évident de manier les portes des immeubles parisiens, a fortiori quand on pousse une valise d’une main, et qu’on tient un camembert mou en équilibre dans l’autre, le coude immobilisé par du houmous.

Dans l’ascenseur, je réalise que ma valise est tout aussi trempée que l’emballage de mon camembert,

et que j’avais glissé mon précieux contrat juste avant, sous le zip, dans une enveloppe de kraft qui n’en mènerait pas large contre la petite marre d’eau qui s’est nichée autour de la poignée. Je me presse donc de m’extraire de l’ascenseur conçu pour une personne, clairement pas pour une personne, sa valise et son camembert, je cours sur les derniers mètres qui me séparent de la porte, j’en perds mon tarama, qui vient s’exploser par terre.

« C’est pas grave », je me dis « je pose tout dans le couloir, je sauve mon contrat et je ramènerai tout ensuite. »

A ce moment précis, je me mets à saigner du nez.

A grande eau. Comme si mon nez avait décidé d’imiter le déluge du dehors, mais sur mon visage. Je tente péniblement de stopper l’hémorragie en pinçant mon nez entre mon pouce et mon index gauche, la tête en arrière, en farfouillant la clé dans la serrure avec la main droite. Je tire la valise à l’intérieur, mais je ne sais pas quoi faire en premier : d’un côté je veux calmer mon nez qui s’épanche pour ne pas dégueulasser tout l’appartement de ma pote qui m’accueille, mais de l’autre j’entends le « ploc ploc » de la petite marre qui s’est constituée sur le dessus de ma valise, et qui menace mon enveloppe kraft. J’entends au loin un voisin rentrer chez lui, il doit se demander ce que fout un pot de tarama plein écrasé au milieu du couloir, devant l’ascenseur.

 

Alors je saisis le rouleau de papier toilette, me fourre deux feuilles senteur « Fraîcheur d’été » dans chaque narine,

éponge le dessous de ma valise, l’ouvre, sauve mon contrat de la noyade et le met à l’abri sur la table de la cuisine. J’enlève mon manteau trempé, mes chaussures trempées, mes collants trempés, et je sors, éponge à la main, pieds nus sur les tommettes, ramasser le cadavre de tarama.

Je peux enfin rentrer dans l’appartement. Je vis là un véritable « Moment Bridget » : debout, les pieds encore humides qui font de la buée sur le carrelage froid, sur lequel sont étalés mon manteau, ma valise et mon futur dîner de gras, du papier-cul ensanglanté plein le nez, ne sachant pas trouver l’interrupteur. Pas l’ombre d’un chevalier servant ne va se ramener dans ces conditions, c’est sûr

Et là je réalise avec effroi : j’ai oublié le pain.