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Comment nommer ses personnages de roman ?

Conseils avisés de romanciers variés

Etre écrivain, c’est drôlement chouette parce que c’est un peu comme être Dieu. On peut vivre reclus de la population sans que personne ne nous dérange, on peut décider d’être en 2017 ou faire un saut vers 3450 sans plus d’outil que son imagination, mais surtout, surtout : on peut créer des gens et leur donner des noms.

Bon, sur ce dernier point, vous allez me dire : c’est pas vraiment le privilège de Dieu, cf les milliards de parents sur la planète. Mais il se trouve que je n’ai pas d’enfant, par conséquent, écrire des romans est pour moi un bon substitut.

Au delà de l’immense plaisir de la toute-puissance créatrice, reste que créer des personnages cohérents n’est pas un exercice facile, surtout quand il s’agit de leur affubler un patronyme qu’on risque de taper plusieurs centaines de fois dans son manuscrit. Imaginez, vous décidez d’opter pour un prénom qui grince un peu, par exemple Myriam. Multiplié par 250 occurrences. Myriam-Myriam-Myriam-Myriam (etc). Le prénom, ce n’est pas une décision à prendre à la légère.

Il peut très bien arriver qu’un prénom arrive par miracle dans votre cerveau ou votre petit carnet, comme la première goutte de pluie sur une terre asséchée : clic, ça sera Katarina / Marc-Aurèle / Diego-le-rigolo, ou ça ne sera pas.

Mais mieux que les illuminations mystiques : découvrez les conseils de quatre romanciers de talent (et de moi)

 

🎼 Eminem – My name is

 

La technique de la référence littéraire, ou le clin d’oeil intello

La référence littéraire c’est le double coup gagnant : d’un part, c’est s’assurer les bonnes grâces du sérail littéraire (les critiques du Masque et la Plume sur France Inter ne manqueront pas de souligner “l’évident renvoi à Ono-dit-Biot dans son troisième opus, huhu”). D’autre part, la charge symbolique d’une référence littéraire c’est autant de paragraphes en moins à écrire pour expliciter les tenants et aboutissants des confins du tempérament de votre héros.

Carole Llewellyn, l’auteure d’Une Ombre Chacun (Belfond, Avril 2017) raconte le parallèle qu’elle a fait entre ses personnages et ceux de Virginia Woolf : “Il fallait pour Clara et Seven des prénoms qui se rapprochent des prénoms des personnages de Mrs. Dalloway. J’ai travaillé avec Clarissa pendant un moment mais je n’étais pas convaincue de la pertinence de laisser le prénom choisi par Virginia Woolf. Au pire, cela aurait été prétentieux, au mieux cela aurait dénaturé le personnage en lui forçant une ascendance dont elle était dépourvue. Car Clara n’est pas Clarissa, elle partage une ombre, un goût de l’ennui, un questionnement profond sur le sens de sa vie mais les deux personnages sont bien distincts.” (la suite sur son blog)

Référence littéraire par ricochet, j’ai appelé l’héroïne de mon premier roman Madeleine. Pour faire un clin d’oeil à ce *petit* bouquin bien connu des librairies spécialisées qu’est la Recherche du Temps Perdu. Je n’ai peut-être pas fait preuve d’une grand extravagance, mais il faut dire que tout convergeait :

  • (Marie) Madeleine, dans la Bible, c’est une pute, comme Rachel (mon propre prénom), dans Proust – vous voyez le lien ?* A mon avis les putes mythologiques sont forcément un peu paumées, or j’aime bien traiter ce genre de personnalités car moi-même je suis extrêmement stable psychologiquement.
  • J’ai effectivement lu Proust pour me documenter sur mon sujet (la perte d’un être cher), mais je n’allais pas non plus appeler mon personnage Albertine.
  • Les madeleines, c’est délicieux.

* Dans Proust, la Rachel en question s’appelle même “Rachel-quand-du-Seigneur” – WTF, vous allez me dire ? Non ce n’est pas un délire bobo-bio d’une famille qui appelle ses enfants “Goyave”, c’est en fait le premier vers d’un opéra d’Halévy, la Juive, qui devient le petit nickname de Rach’ la fille de peu de vertus, donné par le gentilhomme qui tombe amoureux d’elle. Dans l’opéra, le destin de la Rachel en question n’est pas bien plus folichon, puisqu’elle meurt sur un bûcher.

Bref. Technique suivante.

🎧 The Destiny’s Child – Say my name

La technique du Doppelgänger

Interrogée par mes soins jusqu’à Moscou, Anaïs Llobet, l’auteure des Mains Lâchées (Plon, 2016), m’a révélé le caractère hautement intime du choix du prénom de son héroïne, puisqu’il s’agit d’un double d’elle-même (note pour plus tard : si jamais elle choisit de devenir espion, je saurai la repérer).

J’ai écrit mon roman Les Mains Lâchées à la première personne et dans les versions préliminaires, le prénom de ma narratrice n’apparaissait pas avant la 50ème page ! Pourtant son prénom m’était évident : je n’ai pas hésité une seule seconde avant de la nommer Madel. Mon deuxième prénom est Marie-Madeleine*, et j’ai souvent pris comme pseudonyme sa version « light », Madel. Comme mon livre fait le récit d’un événement que j’ai vécu de très près (le typhon Yolanda/Haiyan aux Philippines), je l’ai écrit en me protégeant derrière la narratrice. En s’appelant Madel, elle était devenue une sorte de double. Un double qui pouvait revivre ce que j’avais enfoui en moi.

* étrange coïncidence avec le paragraphe précédent, vous ne trouvez pas ?

🎶 The Beatles - You know my name
🎶 The Beatles – You know my name

La technique Cour de récré

Cette technique consiste en associer le trait de caractère de votre héros avec une personne qui a marqué votre vie, notamment dans vos plus jeunes années. Pour moi, une Sabine est nécessairement blonde et un peu ennuyeuse. Une Diane est forcément un peu bitchy. Une Laetitia a grandi dans le Nord-Pas-de-Calais.

Aymeric Vinot, l’auteur de Quatorze (à paraître aux Editions du Mont Blanc), a dû trouver les noms des (comme son nom l’indique) quatorze équipiers d’une expédition en montagne à la conquête d’un sommet de l’Himalaya, dont il prend le point de vue. Il explique :

Quand je crée un personnage je me fonde toujours sur un détail que m’inspire une personne réelle : une particularité physique, une anecdote, un trait de caractère. Le personnage final n’a souvent rien à voir avec celui qui me l’a inspiré mais c’est ce détail d’origine qui me donne l’impulsion. Par conséquent, je prends souvent le véritable prénom de mon inspiration, je l’utilise tel quel ou j’en invente une déclinaison.”

Salomé Berlemont-Gilles, l’auteure d’Argentique (JC Lattès, 2013), utilise les souvenirs de ses aventures maritimes enfantines : “En général, je donne au personnage le nom de la personne qui me l’a inspiré. Les origines de l’inspiration, comme les paroles de Booba, sont parfois sibyllines ou reculées. A titre d’exemple, mon instructeur de kayak de mer en classe verte avait les yeux bleus-iceberg et s’appelait Vincent. Depuis, tous mes personnages aux yeux vaguement clairs s’appellent en général Vincent en première écriture. C’est le fonctionnement qui a primé pour Argentique. Juan était un prénom standard, qui me rappelait un gamin que j’avais croisé et qui m’avait fait rire. Le héros du livre, un gamin qui, malgré ses mésaventures, fait rire, s’appelle Juan.

🎵 Suzanne Vega - My name is Luka
🎵 Suzanne Vega – My name is Luka

La technique AuFeminin.com

Après avoir déterminé la personnalité, la catégorie socioprofessionnelle, l’âge, les mensurations et la couleur des cheveux de votre héros ou héroïne, ne reste plus qu’à demander à Internet ce qu’il en pense. Comme le font visiblement des milliers de futurs papas et mamans.

Pas de jugement pour les parents, mais d’un point de vue tout à fait personnel, je recommande de n’opter pour cette technique que pour les personnages secondaires.

Carole Llewellyn raconte : “Il me fallait un équivalent français, contemporain mais bourgeois de Richard, et j’ai trouvé que Charles remplissait bien ces critères. Souvent je cherche au hasard sur un annuaire ou une liste de prénoms comme il en existe sur internet. Après tout choisir un prénom est une étape, une façon de donner naissance à un personnage.

Le dilemme du re-baptême

Que se passe-t-il quand on change d’avis en cours de route ? Qu’au 56ème “Myriam” écrit, vous n’en pouvez plus ? Pour moi, c’est un peu comme si vos parents avaient décidé subitement de changer d’avis pour vous, au moment de fêter vos 11 ans, vous auriez été vexés, non ?

Mais mon avis n’est pas partagé par tous. Pour Salomé Berlemont-Gilles, par exemple, “ce n’est pas parce qu’on a utilisé un nom pour un personnage pendant l’écriture du roman, qu’on doit le garder à la fin. Je sais, c’est aussi triste qu’abandonner le surnom MSN qu’on avait pendant la préadolescence (Blacktiger0293 pour ma part). Mais c’est également tout aussi nécessaire. Vos personnes évoluent et grandissent au loin de l’inspiration à mesure que vous écrivez – c’est leur faire justice et reconnaître votre travail que de leur donner l’appellation contrôlée correspondante. Et pas mal aussi pour éviter un procès. Dans ce cas, le meilleur ami de l’écrivain est la fonction rechercher-remplacer de son traitement de texte. En général, moi je choisis en guise de remplacement un nom à l’origine similaire. (Ex : prénoms d’origine hébraïque, Rachel et Salomé :)

Anaïs Llobet a elle aussi été confrontée à ce dilemme : “Renommer mes personnages en cours de route, c’est toujours déchirant. Je les ai fait grandir au fil des pages sous une identité précise, mais au moment de la rencontre avec les lecteurs, je les protège d’un pseudonyme. Comme si, finalement, je voulais qu’ils ne gardent leurs secrets que pour moi.

the ting tings
🎤 The Ting Tings – That’s not my name

La cohérence patronyme / contexte

Par acquis de conscience, je vais rappeler une règle d’or de cohérence entre le fond et la forme du récit : si votre histoire se passe dans une famille juive du début de siècle, éviter d’appeler le petit cousin “Louis”. Ça ne fonctionne pas. Mais ça vous le saviez déjà.

(Sauf pour Manau, pour qui “Hakim” peut légitimement être fils de forgeron dans la Bretagne celtique, mais passons).

Ce conseil s’applique aussi évidemment aux problématiques géographiques : “Je voulais absolument représenter la diversité des prénoms qui existent aux Philippines, où l’on peut appeler sa fille Apple Cherry Love ou son fils Baby Junior (et ce, même si on s’appelle soi-même déjà Baby!).” raconte Anaïs. Ceux-ci s’appliqueront difficilement à votre famille juive du XIXème siècle, du coup.

Voilà, il ne vous reste plus qu’à… écrire un roman. Bon courage !

et surtout DE RIEN.

Pour découvrir les personnages dont vous connaissez maintenant tous les secrets :

  • Argentique, Salomé Berlemont-Gilles, Lattès, 4€ – une nouvelle percutante qui raconte la misère et le malaise touristique dans un style incisif. Un premier roman est aussi à paraître bientôt : suivez cette jeune auteure, elle en vaut la peine !
  • Les Mains Lâchées, Anaïs Llobet, Plon, 16€ – récit poignant d’une journaliste pendant un typhon ravageur aux Philippines. Entre catastrophe naturelle et place des médias, les sujets sont abordés avec beaucoup de poésie. Très beau premier roman.
  • Une Ombre Chacun, Carole Llewellyn, Belfond, 17€ – je ne l’ai pas encore lu, car il sort… dans trois semaines. Mais je peux vous dire que j’ai hâte. Et j’espère que vous aussi !
  • Quatorze, Aymeric Vinot, Editions du Mont Blanc (à paraître) – un autre roman à paraître, mais que j’ai lu cette fois. Récit d’aventures, de montagne et d’épreuve humaine, il me tarde que le monde le découvre aussi.
  • Hôtel International, (c’est moi) Editions Intervalles, 17€. Je vous ai suffisamment bassiné avec mon roman sur mon blog. Le deuxième sort en Juin ! Stay tuned

 

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