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L’Amour des Notifications

Si pour vous aussi, la « ditigal detox » est un concept angoissant, si vous n’avez aucun scrupule à regarder votre téléphone avant votre mec/meuf au réveil, si vous préférez les vibrations de votre téléphone à celle d’un sextoy, si Instagram vous manque et tout est dépeuplé, alors consultez vous avez beaucoup de points communs avec Lucas, un des deux héros de mon roman Ecosystème.

En exclusivité mondiale, je vous livre un extrait (c’est gratuit !) n’hésitez pas à partager, histoire que les autres puissent profiter de leurs notifications, eux aussi. Si vous avez aimé, le reste du livre est dispo en librairies, sur Amazon et en ebook.

Ecosystème, p. 78

« Lucas ne peut plus lâcher son téléphone. Ce dernier est posé sur le bureau, face vers le haut. Lucas le scrute : dès que l’écran s’allume pour une alerte, son cœur fait un bond dans sa poitrine: serait-ce un nouveau compliment? Un nouveau partage? Une nouvelle manifestation de la bonté et de la douceur d’internet ?

Il n’y a rien que Lucas trouve plus exaltant que recevoir des notifications. Lorsque son téléphone est dans sa poche, il n’en sent d’abord que les vibrations, douces caresses augurales, renfermant en chacune d’elle une nouvelle fenêtre ouverte sur un monde d’opportunités numériques. Parfois c’est un vieil ami d’enfance qui le recontacte sur Facebook, parfois c’est une nouvelle vidéo mise en ligne par son YouTuber préféré, parfois c’est un mystérieux nouveau follower sur Twitter qui aime ses derniers posts. Mais pendant les quelques secondes qui s’écoulent entre la réception de la notification et sa lecture, c’est tout un champ des possibles que Lucas s’imagine: ça pourrait être une déclaration d’amour, l’annonce de la découverte de la vie sur Mars, un miracle sur son compte bancaire.

Quand il les voit sur son téléphone, décorant de leurs logos colorés son fond d’écran morne et sombre, il se dit qu’elles subliment le rectangle lumineux de son écran. Pour Lucas, c’est de l’art en trois dimensions ; il aime tout dans ses notifications: leurs sons, leurs coloris, le frémissement que procure leur réception dans sa poche.

Mais surtout, elles le connectent au monde. Les notifications sont une incursion dans son univers solitaire, un rappel que quelque part, même loin, sur un serveur au Texas, un signal digital est émis dans sa direction. Une notification, c’est comme un salut d’un ami lointain, un être humain qu’il n’aime que davantage parce qu’il est absent, et en même temps c’est une poignée de main désincarnée, une étreinte du web: c’est une tendresse virtuelle qu’il ressent avec toute la prégnance de la vie réelle.

Plus l’effort mis derrière ce qui a déclenché la notification est grand, plus le câlin est affectueux. Si c’est le robot d’une application qui lui rappelle qu’elle n’a pas été utilisée depuis longtemps, c’est un vague regard de loin. Si c’est un rapide « J’aime » sur Facebook, c’est déjà un sourire plus chaleureux. Si c’est Marianne qui lui envoie par SMS «T où?» ou «OK», il se sent le cœur léger. Si un ami prend la peine de laisser un commentaire sous une de ses photos, il ne peut réprimer un sourire. Et si c’est un long message, un e-mail ou un texto, écrit en phrases et construit avec une véritable structure syntaxique, c’est carrément une embrassade.

Comme certains sont accros au sexe, à l’affection ou aux mots d’amour, Lucas est accro à ses notifications. Il n’éteint jamais son téléphone, préfère être réveillé la nuit par un retweet que de passer six heures sans elles. Quand par mal- heur il tombe en rade de batterie, et qu’impatient, il parvient enfin à remettre en marche son appareil, il s’émerveille du spectacle des notifications qui s’accumulent sur son écran de veille, les unes après les autres, déversées par le flux des connexions entrantes.

Quand il envoie un message à quelqu’un, il pense au plaisir que procure à son destinataire le fait de voir les petites têtes colorées apparaître sur son téléphone. Il sait bien que la plupart des gens sont fatigués d’entendre leur portable sonner: il entend Marianne pester tous les jours contre son iPhone qui ne cesse de sonner. Mais si la notification a été envoyée avec toutes les bonnes intentions du monde, il croit qu’elle sera bien réceptionnée. Qui pourrait s’énerver contre un « J’aime » ? Qui pourrait pester contre un gif animé envoyé sur WhatsApp ?

Lorsque son téléphone reste un long moment vide et silen- cieux, l’esprit de Lucas le devient aussi, par mimétisme. Il est accablé d’un sentiment de solitude ; son humeur, comme son écran, manque de pigments. Il se demande s’il capte bien le réseau, redémarre le wi-fi, pour être sûr – on ne sait jamais, peut-être qu’un amas de notifications est resté coincé à l’ai- guillage, qu’il va les recevoir en rafale quand la connexion sera rétablie. Constatant l’absence de résultat, misérable, il répond à de vieux tweets, laisse des commentaires dans l’espoir de recevoir une réplique.

Ce jour-là, sur le téléphone de Lucas et dans son cœur, c’est un tsunami de joie qui se déverse. Il reçoit des notifications dans toutes les langues, à chaque minute, et il sait que grâce aux jeux des fuseaux horaires, il passera une nuit entrecoupée de shoots de bonheur. Il n’a même plus besoin de ranger son téléphone dans sa poche, comme il le fait d’habitude, pour déguster le moment de suspense entre l’alerte et la lecture; les quelques secondes qu’il lui faut pour approcher sa main de son jean, et qui font accélérer son rythme cardiaque. Il laisse son téléphone posé là, sur la table, et se contente d’admirer le feu d’artifice irrégulier de son écran qui s’allume, puis s’éteint, et se teinte de toutes les tonalités de l’arc-en-ciel. »